De Londres à Philadelphie : où sont les Etats voyous ?


IRIB

Mardi 16 Août 2011

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Un malaise, dans la démocratie, qui est, pourtant, le vecteur de sa force et de sa vivacité, suffit pour expliquer les émeutes, dans les zones urbaines britanniques.

A condition qu’on évite ses définitions ouvertes à tous les vents des sophismes, pour nous limiter à une définition "originale", proposée, il y a quelques décennies, par un intervenant, sur l’une des chaînes de télévision, en France. Pour cette définition, formulée, à un moment où les "Trente heureuses" battaient encore leur plein, la démocratie serait le pouvoir d’aller au supermarché. Bien sûr, pour faire ses courses, mais aussi, ou peut-être, surtout, pour se sentir libre et en pleine existence, dans la mesure où les sociétés occidentales réduisent l’humain à une machine, si l’on peut dire, "achetante", le cogito cartésien s’étant métamorphosé à l’ère poste-moderne en "J’achète, donc, je suis". Il est vrai qu’un certain visage soi-disant "humain" du capitalisme a donné aux laissés-pour-compte des temps féodaux un certain pouvoir d’achat "libérateur", en leur assurant le moyen de travailler et de gagner le nécessaire vital, pour survivre, rien que pour pouvoir permettre au capitaliste de recueillir, le lendemain, le fruit de leur travail. Il est vrai, aussi, que les travailleurs ont eu, un peu plus tard, la chance de jouir de certains acquis qui leur ont permis de se sentir "partenaires", contrairement à leur condition habituelle d’exploités. Ils ont pu mériter cette chance, grâce à leur place solide, dans le processus de production, et à leur unité qu’assuraient leur encadrement par des syndicats et des partis politiques qui faisaient d’eux une force capable de conduire des changements réels, par la seule force de la grève.

Grâce aussi aux régimes communistes, qui s’installaient, en Europe de l’Est, et à l’apparition de puissants mouvements ouvriers et de partis de gauche, dans des pays occidentaux, comme la France et l’Italie, les bourgeoisies au pouvoir, en Europe occidentale, et, par souci d’anticipation, en Amérique du Nord, ont été acculées à faire des concessions, au profit des classes les plus défavorisées. Des aides sociales fournies aux chômeurs, des facilités d’accès à l’enseignement et aux services de santé, ainsi que des allocutions aux retraités et autres catégories démunies, sont à l’origine de la naissance de ce qu’on appelait l’Etat-providence, qui est à l’origine des dettes publiques, qui contribuent, actuellement, à la destruction des sociétés occidentales.

L’effondrement des régimes communistes, d’une part, et l’atrophie, d’autre part, de la classe ouvrière, "grâce" au progrès technique, ont permis aux capitalistes de prendre leur revanche, en révisant à la baisse toutes leurs politiques sociales. Les énormes budgets engloutis par les guerres contre l’Afghanistan et l’Irak ont, de leur côté, contribué à l’accroissement des dettes publiques et à l’approfondissement de la crise économique et sociale.

Et voilà que, parallèlement aux plans d’austérité, les grands magasins continuent d’exposer leurs produits de plus en plus variés et alléchants, ne laissant aux plus démunis que le désir ardent et inassouvi de posséder ce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer. Désir qui se traduit, aussi, par le sentiment d’être chassé du paradis de la prospérité capitaliste et démocratique, dans la mesure où les portes des supermarchés leurs sont devenus infranchissables. Ces démunis-là ont-ils ou non le droit de se sentir agressés, violentés, martyrisés, dans une société de consommation qui les conditionnent à n’être que des consommateurs, bien qu’ils ne possèdent plus les moyens de l’être ?

N’est-il pas légitime, au moment où les juristes trouvent aux criminels de droit commun des conditions atténuantes, en voyant en eux des victimes de tel ou tel traumatisme psychique ou de telle ou telle contrainte sociale, de regarder ces émeutiers, ces consommateurs, qui ont perdu les moyens d’aller au supermarché, d’un œil autre que celui du Premier ministre britannique, qui ne voit en eux que des voleurs et des criminels auxquels il faut administrer des châtiments exemplaires ?

Ne s’agit-il pas d’une dangereuse dérive néofasciste semblable à tant d’autres qui sévissent, actuellement, en Occident, lorsqu’on entend ce même Premier ministre menacer de faire descendre l’armée, dans la rue, pour réprimer les émeutiers, alors que ses conseillers spécialisés dans la répression des émeutes et dépêchés des Etats-Unis lui expliquent que la solution ne peut être uniquement policière ?

Ou menacer de chasser les faiseurs de troubles hors des logements sociaux aux loyers subventionnés par l’Etat ? Pour aller où, puisqu’il n’y a plus de nouveaux continents à découvrir et à exterminer ses populations ?

Cinq morts, des centaines de blessés, des milliers d’arrestations et des pertes matérielles qui s’élèvent à des centaines de millions d’Euros, et d’autres pertes morales, qui restent à évaluer, dans une Grande-Bretagne en pleine crise économique et morale. Tel est le résultat des politiques démocratiques qui, dans tous les autres pays occidentaux, font et feront des ravages du genre qui a exacerbé un éditorialiste du "Washington Post"n qui ne s’attendait pas à des phénomènes pareils autrement que dans les pays dits "arriérés" ! Pour conclure, au moment où l’on n’arrête pas de donner des leçons de démocratie et des droits de l’Homme, et où des troubles analogues frappent des villes américaines, comme Philadelphie, et guettent d’autres villes, sur les deux rives de l’Atlantique, peut-on trouver aux Etats, qui, par leurs politiques basées sur l’autel sacré qu’est le veau d’or, laissent se développer en leur sein ce genre de suicide collectif, des qualificatifs autres que ceux d’Etats voyous et ratés ?

<http://www.alterinfo.net/De-Londres-a-Philadelphie-ou-sont-les-Etats-voyous_a62435.html>

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