Le printemps arabe , l’Europe et l’islam


 

La rencontre attendue de la civilisation européenne de demain avec les inventeurs de l’algèbre, les résurrecteurs de la physique d’Aristote et les grands mystiques de l’intelligence, qui vont d’Al Kindi à Averroes et à Avicenne, cette rencontre, dis-je, conditionnera l’approfondissement de l’humanisme mondial. Elle aura donc nécessairement rendez-vous avec de grands progrès dans la connaissance de ses secrets que l’espèce simiohumaine se cache encore à elle-même.

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Manuel de Diéguez

Dimanche 10 Avril 2011

 

1 – Où en sommes-nous?

La rencontre attendue de la civilisation européenne de demain avec les inventeurs de l’algèbre, les résurrecteurs de la physique d’Aristote et les grands mystiques de l’intelligence, qui vont d’Al Kindi à Averroes et à Avicenne, cette rencontre, dis-je, conditionnera l’approfondissement de l’humanisme mondial. Elle aura donc nécessairement rendez-vous avec de grands progrès dans la connaissance de ses secrets que l’espèce simiohumaine se cache encore à elle-même. Ce siècle en est porteur, mais il y faudra l’éclairage abyssal dont seule une anthropologie critique sera en mesure de faire bénéficier la réflexion politique. Si, de surcroît, il appartenait à la démocratie arabe de demain de guider le rééquilibrage de l’encéphale désarrimé de la planète, ce serait au bénéfice d’un scannage révolutionnaire des savoirs et des songes dont la boîte osseuse des fuyards de la nuit est remplie. Car cet animal tâtonnant, mais prometteur, semble rescapé des ténèbres à seule fin que la lumière du jour le condamne à osciller sans fin entre sa poussière et des mondes resplendissants dans lesquels il s’en va camper de son vivant ou après sa mort.

Mais le paradis délirant des songes collectifs d’aujourd’hui ne répond plus au modèle de polychromie et de bariolage du sacré que présentait Alexandrie à l’heure de la confusion tumultueuse et stérile de toutes les croyances et de toutes les ethnies; il s’agissait des funérailles de la civilisation grecque, tandis que, de nos jours, l’univers de la pensée et de la science est devenu tout entier celui auquel le cheminement titubant de l’humanité en direction d’un Eden de la lucidité voudrait accéder, celui dont des savoirs expérimentaux de plus en plus rentables et de plus en plus superficiels sont censés posséder les clés. On s’imagine maintenant que le vrai serait devenu rationnel en soi et par définition de se trouver validé par l’expérience généralisée et inlassablement reproductible, alors qu’il serait plus scientifique de commencer par se demander de quel type de vérité, donc de signification, l’expérience répétée dresse les constats "parlants". Le sceptre de la raison des huissiers assermentés du cosmos n’est pas celui de la profondeur du regard sur la simiohumanité, mais seulement celui des gestionnaires des atomes – et les ingrédients du verbe comprendre que sécrète ce gigantesque laboratoire de la matière demeurent exclusivement psychiques. On demande à quel titre ces substances seront censées légitimer une connaissance hautement rationnelle de notre espèce, on demande si quelques spécimens du génie de l’islam introduiront l’Occident de la pensée dans la mutation cérébrale d’un animal viscéralement spéculaire.

2 – Les bretteurs et les jouteurs de l’autel

Qu’est-ce à dire? Supposons un instant qu’au début du XVIe siècle, la monarchie française se serait voulue responsable de la préservation de la paix religieuse dans le pays et qu’une intention si louable l’aurait persuadée de la nécessité d’organiser, tant à Paris que sur les places publiques des principales villes de province, un débat consensuel sur le contenu et la nature de la foi. Puis le trône chrétien aurait arbitré les propositions entre les bretteurs de la messe et les jouteurs d’un autel désert. Le sceptre d’une royauté légitimée par son ciel aurait-il tranché à la majorité des voix les difficultés théologiques gravissimes qui commençaient de diviser la foi de l’époque entre les dialecticiens de la naissance virginale du Nazaréen et les logiciens de sa résurrection?

Il est difficile de sacraliser sur la balance à décompter des voix l’acceptation ou le refus du dogme de la présence physique selon les uns, figurée selon les autres, de la chair et du sang de la victime immolée sur l’autel du meurtre rédempteur. Quels seraient les arguments du tribunal du plus grand nombre à faire prévaloir l’autorité de sa magistrature sur celle d’une minorité réticente? L’instrument à peser et à hiérarchiser les religions tueuses se trouve encore en cours de fabrication dans les ateliers du ciel ou de l’enfer. On en prépare plusieurs modèles, mais on travaille déjà à la machine qui pèsera ces modèles à leur tour; car, voyez-vous, toute la difficulté est de trouver la rétine du globe oculaire des hommes et de leurs dieux. Ce qui est sûr, c’est que le cosmos est une gigantesque centrale nucléaire. Notre espèce commence de porter attention au regard qu’elle jette sur les atomes, mais elle n’est pas près de découvrir l’œil qui lui permettrait d’observer les gigantesques réacteurs qu’elle a installés dans sa tête et qu’on appelle des théologies.

3 – La science de la vie onirique du singe rêveur

La preuve, la voici: quatre siècles après les premiers essais européens de pesée des autels et des sacrifices des chrétiens, des juifs et des musulmans, où sont passés les premiers mécaniciens de la balance à peser les théologies? Ni notre ethnologie, ni notre anthropologie ne disposent encore des instruments d’une réflexion sérieuse sur l’imagination religieuse du simianthrope. Nectar ou poison, délire ou raison, ivresse ou sagesse?

La science médicale du sacré a rendu les armes, parce que les mêmes remèdes doctrinaux tuent les uns et guérissent les autres. Et pourtant, le printemps arabe nous contraint à fourbir les armes d’une anthropologie universelle, parce que l’acquisition d’une problématique et d’une méthodologie est indispensable à l’élaboration d’une science de la vie onirique du singe rêveur. Sinon quelle assise et quel encadrement rationnels alimenteraient-ils vos controverses sur le sacré? Vous remarquerez que, près de quatre siècles après Luther et Calvin, la loi de 1905 ne disposait encore d’aucune connaissance féconde de la nature et du contenu des cosmologies mythiques. Quant à l’autorité que toutes les Eglises exercent encore de nos jours – elles formulent et imposent les décisions de telle ou telle divinité – vous n’en trouverez pas les clés dans l’anthropologie descriptive de Claude Lévi-Strauss, et cela pour la bonne raison qu’il n’existe pas encore d’anthropologie des théologies. Au cours de son quatrième séjour au Japon en 1986, cet anthropologue structuraliste, alors âgé de soixante dix-huit ans, écrivait: "Pour l’anthropologue, les religions constituent un vaste répertoire de représentations qui, sous forme de mythes et de rites, s’agencent en combinaisons diversifiées. Sauf aux yeux de croyants, ces combinaisons semblent de prime abord irrationnelles et arbitraires." (L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne, éd. Du Seuil, avril 2011, p. 96)

4 – A la recherche de la bible des modernes

Mais voyez comme l’anthropologue culturalo-structuraliste se mettait en porte-à-faux entre la science et l’esthétique, et cela du seul fait qu’il ne disposait d’aucun observatoire des "yeux des croyants". Comment accéder à une science du sacré si l’on commence par préjuger que les théologies seraient réductibles à des floralies culturelles, alors qu’on ne dispose nullement d’une information d’anthropologue concernant le tracé des frontières qui séparent les rêves religieux des rêves romanesques, picturaux ou poétiques, bref, si l’on ignore pourquoi, depuis les origines, l’homme est un animal spéculaire? Et pourtant Claude Lévi-Strauss tente de sortir de la niche de la subjectivité structuraliste qu’il avait construite de 1950 à 1980, mais que les évènements de mai 1968 avaient carbonisée: "La question qui se pose, écrit-il, est de savoir s’il faut s’en tenir là et simplement décrire ce qu’on ne peut expliquer ou bien si, derrière le désordre apparent des croyances, des pratiques et des coutumes, il est possible de découvrir une cohérence." (p. 96)

Mais de quelle cohérence parlez-vous ? Toutes les théologies revendiquent une cohérence interne et il n’est pas de songe qui ne brandisse une logique. On se souvient qu’au lendemain de la dernière guerre mondiale, la sotériologie marxiste avait fait long feu, qu’une dialectique habile à tisser le fameux "processus historique" avait peiné à remplacer les eschatologies classiques, qui étaient principalement trans-tombales, par un évangélisme de l’utopie qui balançait entre l’apologie de saint Thomas More et la critique de Soljenitsyne. Quant à la postérité écologique du rousseauisme, elle se portait de plus en plus mal. Aussi avait-on imaginé une délivrance de substitution: les structures seraient explicatives de leur propre structuration. Si elles se rencontraient ou s’entrecroisaient, elles faisaient une symphonie dont les harmonique et les arpèges orchestraient la nouvelle signification de l’histoire et de la politique dans tout l’univers, tellement la faiblesse d’esprit de l’humanité lui fait chercher de tous côtés un compositeur universel du signifiant, un maître biblique de la parole du monde, un libérateur dont le verbe serait salvifique.

Aussi, loin d’aller à la racine de la question de la cohérence, c’est-à-dire de la raison supérieure qui ferait de la "raison théologique" un désordre seulement apparent, Claude Lévi-Strauss constatait-il que toute interprétation dite rationnelle de l’histoire n’est jamais qu’ une copie subreptice de celle dont use le sacré et dont elle prend docilement le relais. Mais comparaison n’est pas raison; il fallait non seulement montrer le mythe en action dans les lectures "rationnelles" du "sens de l’histoire", mais expliquer le fonctionnement mythologique de l’esprit humain, qui enfante toujours le "sens" sur un modèle finaliste de type parareligieux, et cela au plus secret de la théorie scientifique elle-même, notamment dans la physique tridimensionnelle, qui n’a fait naufrage qu’en 1904. Alors seulement, on comprendra à quel besoin psychique du singe rêveur les religions répondent quand elles prédéfinissent universellement la notion d’intelligibilité à l’école des présupposés téléologique de leur croyance et pourquoi les mythes sacrés s’appliquent avec une belle unanimité à disqualifier d’avance comme subjective par nature et par définition toute réfutation de leurs dogmes et de leur doctrine sacralisateurs d’un certain chemin.

5 – La classe instruite et l’Etat

C’est pourquoi les plus hauts dignitaires de la hiérarchie ecclésiale française – celles des chefs des religions principales pratiquées sur l’hexagone, la catholique, la protestante, l’orthodoxe, la juive, la musulmane, la bouddhiste – ont publié dans La Croix et Le Parisien du 30 mars 2011 une protestation anticipée contre le projet aberrant d’engager l’Etat des pieds à la tête dans une controverse sur la "laïcité" que le Président de la République et le parti au pouvoir voudraient lancer à grand bruit sur la place publique, parce qu’un tapage théologique extraordinaire faciliterait la réélection du chef de l’Etat en 2012. Soudainement coalisés face à ce péril, les rabbins, les pasteurs, les prêtres, les imams et les moines bouddhistes ont fait valoir qu’il fallait "défendre la spécificité de la loi de 1905", qui leur convenait à merveille, puisqu’elle interdisait précisément de jamais poser les dogmes fondateurs de la science des origines et de la finalité spirituelle du cosmos sur les plateaux d’une balance publique – celle dont une prétendue "raison universelle" exercerait de plein droit le magistère.

Mais alors, qu’en est-il de la "raison officielle", celle dont nous venons de constater qu’elle est demeurée un jouet d’enfant et que toute la question est de la conduire de la superficialité à une profondeur qui la rendrait contemplative de la question de taille posée par le sacré? Pascal écrit que le peuple a toujours tort, parce qu’il ignore les motifs pour lesquels il a tort ou raison. Sur ce point le syndicat des gestionnaires du ciel a raison de rejeter la raison étriquée, asphyxiée et frileuse de 1905, mais il ne sait ni sur quoi, ni pourquoi il a raison, puisqu’il ne porte aucun regard rationnel et de l’extérieur sur le tragique et la nuit avec lesquels le cerveau simiohumain se collète depuis la nuit des temps.

On voit que l’aporie à surmonter requiert un déplacement inaugural de l’assiette même de la réflexion sur la religion que la raison avait circonscrite depuis Epicure. Comment une pesée publique et officialisée des embarras dans lesquels la "vérité religieuse" se trouve empêtrée depuis le Déluge serait-elle concevable en 2011, alors que l’exposé du sens d’une doctrine sacrée, donc ésotérique par nature, n’est encore audible ni aux oreilles des Etats démocratiques ni à celles des corps électoraux décérébralisés, ni à celles des clergés prisonniers de l’enceinte de leur foi, ni à celles d’une anthropologie lénifiante, piteuse, asthénique, maigrichonne, sommeilleuse, apeurée et fuyarde du vrai champ de bataille; car un Claude Lévi-Strauss ne se demandait pas un instant pourquoi les "vastes répertoires de représentations" délirantes paraissent crédibles aux croyants.

6 – Un regard d’anthropologue sur l’existence ou l’inexistence de Dieu

Qu’on en juge : une anthropologie vaillante et décidée à en découdre avec son véritable objet commencerait pas se demander pour quelles raisons, précisément anthropologiques à leur tour, l’apologie universelle d’un panculturalisme et d’un structuralisme aussi acéphales l’un que l’autre se trouve chargée de soustraire tous les cultes du monde au savoir rationnel, donc à la pensée critique. Peut-on qualifier de scientifique une anthropologie qui refuse de se poser la question la plus centrale de la condition humaine, celle de la scission exaltante ou mortifère de cet animal entre le rêve et le réel? Un vrai "concile laïc" sur l’islam oserait poser au fondement de sa méthode et de sa problématique la question préalable et élémentaire de savoir pourquoi notre espèce s’imagine qu’un personnage fantastique "siègerait" dans le cosmos, pourquoi ce géant physique ou vaporeux récompenserait ou punirait les humains, pourquoi ce Titan insaisissable, émacié, et pourtant musclé, aurait rédigé certaines règles fixes de la morale et du droit, pourquoi ce colosse des effluves et des lois du ciel aurait précisé l’art d’administrer son royaume, pourquoi cet Hercule du cosmos se montrerait un gestionnaire tantôt attentif, tantôt négligent à sauvegarder ses créatures, pourquoi il s’appliquerait à conserver le climat des nations et à perpétuer des langues, des mœurs et des "manières", comme disait Montesquieu.

Mais les Etats ne débattent jamais en public et en spécialistes du ciel de l’endroit de l’identité cérébrale aléatoire et de la complexion stable ou changeante d’un acteur de l’immensité et du vide. Et pourtant, eux aussi, voudraient gérer le contenu tant cérébral qu’éthique des cultes si divers que pratique une humanité placée sous leur autorité. En revanche, voyez combien le port de la barbe ou du turban de tels ou tels croyants, la longueur ou la couleur des jupes de telles jeunes filles plongent les Etats dans des affres sans nom, mais sans qu’ils sachent eux-mêmes pourquoi l’alimentation permise ou le jeûne imposé par telle orthodoxie soumet leur politique à la torture.

Il est étrange que les classes dirigeantes se préoccupent si fort du port ostensible ou discret des emblèmes et des amulettes de telle foi ou de telle autre, alors que, dans le même temps, la croyance en l’existence ou en l’inexistence de Jupiter passe tantôt comme lettre à la poste, tantôt à la trappe dans leur pauvre esprit. Mais imagine-t-on que MM. Fillon, Copé, Borloo ou Sarkozy auraient cure de la solidité ou de la fragilité de leur propre tête ou de celle de leurs concitoyens, alors que l’ignorance de la masse du corps électoral au chapitre des dogmes et des croyances de toutes les religions du pays se conjoint à celle de la classe politique mondiale sur ce grave sujet? Tout cela ne devrait-il pas nous renvoyer à l’examen des origines, de la nature et de la finalité des cosmologies mythiques? Décidément, elle est politique au premier chef, la question de savoir pourquoi les dirigeants des partis qui pilotent les démocraties modernes veulent demeurer aussi illettrés que le clergé du XVIIe siècle, qui n’avait même pas entendu parler de la découverte intempestive de Copernic en 1546?

7 – Les faux dévots de la démocratie

Bien plus : on a tort de croire que l’Eglise et les Etats étaient demeurés géocentristes du seul fait que telle était la doctrine religieuse imposée par les textes bibliques; il s’agissait, de surcroît, d’une évidence si grande que tout le monde pouvait la vérifier de sa propre autorité. Qui pouvait douter qu’un soleil voyageur s’essoufflait sous ses yeux à courir du matin au soir de tel endroit du ciel à tel autre?

Le coup d’éclat de Copernic était décidément par trop théologique au regard du sens commun: ne prétendait-il pas, comme l’Eglise, que la vérité demeurait invisible par nature et par définition ? Mais alors que le bon sens cartésien était allé camper au Vatican, voici que la vérité des astronomes se révélait à son tour non moins étrangère au témoignage stupide des sens que les "vérités de la foi". C’est ce naufrage des "lumières naturelles" qui désarçonne encore la classe politique des démocraties d’aujourd’hui: elle ne sait pas qu’elle ignore la vérité précisément parce qu’elle croit l’apercevoir physiquement.

Du coup, elle rencontre des difficultés de plus en plus grandes à se montrer plus abêtie que le clergé du Moyen Age aux yeux du témoin le plus considérable de notre temps, à savoir la communauté scientifique mondiale. Pis que cela: qu’en est-il de la sincérité ou de l’hypocrisie propres à la piété de la classe dirigeante des démocraties s’il ne s’agit nullement d’une carence cérébrale des élites politiques modernes, mais d’une démagogie tellement consciente et tellement réfléchie que son caractère titanesque donnerait le vertige si elle n’était pas savamment feinte, donc en hommage indirect du vice à la vertu, comme disait La Rochefoucauld. Nietzsche avait tort d’écrire que moins d’un cerveau sur mille se pose la question du vrai et du faux; car un démagogue sur deux ou sur trois se sait démagogue. Que faites-vous de la moitié ou du tiers aveugle? Ceux-là souffrent d’un manque de lucidité qui les empêche de voir l’humanité apparaître en tant que telle sur l’écran de leur champ de vision. Ceux-là attendent que la théologie débarque en chair et en os dans les circonscriptions et leur boîte osseuse ne se met en état d’alerte qu’au spectacle tout physique des barbes et des turbans.

Alors l’anthropologie de Claude Lévi-Strauss ouvre un œil: "Le cosmos ne nous apparaît plus, écrit-il, comme au temps de Newton, régi par des lois éternelles telles que la gravitation. Pour l’astrophysique moderne, le cosmos a une histoire. Il a commencé il y a quinze ou vingt milliards d’années par un événement unique (Big Bang), s’est dilaté, poursuit son expansion et, selon les hypothèses, continuera indéfiniment dans le même sens ou alternera entre des cycles d’expansion et de contraction." (p.103)

Comment la classe politique de la Ve République interpréterait-elle la signification anthropologique d’une observation aussi transculturelle?

8 – L’aube de la mystique

Pour l’auteur de Tristes tropiques, le sacré commence donc avec l’interrogation humaine sur le mystère du temps dans lequel notre espèce se trouve immergée. Voilà une porte d’entrée dans une anthropologie qui n’aurait pas froid aux yeux; car si c’est la condition simiohumaine qu’il faut tenter de peser, souvenons-nous de ce que, depuis les origines, la mystique situe de l’énigme du temps au cœur de toute science du genre humain et de ses croyances – le monde de Chronos, elle l’appelle le temporel.

Mais ne vous y trompez pas, l’éducation nationale laïcisée se garde bien d’enseigner aux enfants l’histoire angoissante des tâtonnements de la raison humaine, ne serait-ce que du Moyen Age à nos jours. Les manuels scolaires de la IIIe République et du début de la IVe s’y essayaient encore avec intrépidité – mais ils avaient été tout de suite interdits par le gouvernement de Vichy. Il est vrai que l’histoire parallèle de la pensée et de la littérature de Lanson et celle de la France de Mallet et Isaac était demeurée rudimentaire, parce qu’il fallait bien combattre en premier lieu l’ignorance effarouchée et la sottise affichée de la théologie catholique. Mais si l’on se contente de réfuter des sorciers, comment apprendre l’histoire de la raison à l’école d’un vrai regard sur les rescapés de la zoologie? Depuis lors, c’est tout l’Occident qui se demande comment passer de la raison catéchisée des magiciens des nues à la raison tragique des Robinson du cosmos.

J’ai déjà dit que les six chefs religieux qui ont rédigé l’appel rappelé ci-dessus ressemblent aux ignorants de Pascal : quand ils ont raison, ils ne savent ni en quoi, ni pourquoi. Aussi ont-ils froidement considéré que le catholicisme, le protestantisme et l’orthodoxie seraient des religions distinctes, bien qu’elles adorassent la même divinité, parce qu’un instinct sacerdotal partagé fait parler leur inconscient politique en ces termes: "Nous sommes responsables de l’identité cosmologique de l’humanité. Il nous faut donc paraître gérer une immensité et un vide censés habités par une divinité. Certes, le bouddhisme n’honore aucun Dieu. Peu importe: cette carence se révèle positive en ce qu’elle nous prouve qu’il ne faut pas laisser le néant en friche, mais le faire retentir de nos prières à quelqu’un. Peut-être les dieux n’existent-ils pas; mais nous sommes placés sous le sceptre des heures ; et si personne ne tient ce sceptre-là d’une main ferme, le troupeau n’en aura que davantage besoin d’un berger. Nous sommes les apprêteurs, les habilleurs et les grands couturiers d’un roi du cosmos."

9 – Comment changer d’encéphale?

On comprend pourquoi aucun ecclésiastique, quelle que soit la religion dont il se réclame, ne saurait accepter un "débat rationnel" sur la nature et sur le contenu de sa croyance, et cela quand bien même il n’aura rien à en redouter, puisque, comme il est dit plus haut, une initiative de ce genre n’a aucune chance d’aboutir, faute que se présente jamais un interlocuteur qui traiterait du sujet à la lumière d’une raison transcendante à la double platitude des sciences et des dévotions. Inutile également d’en appeler aux psychanalystes et aux anthropologues : eux non plus ne sauraient débattre des vrais fondements de leur propre science, puisque leur pauvre connaissance de l’inconscient ne porte pas encore sur l’inconscient qui sous-tend la notion de raison. Mais faut-il pour autant se résigner à laisser les croyances religieuses installer dans les têtes sans défense des enfants un savoir politique grossier et que protègera un sortilège sacralisateur, donc le "noli me tangere" craintif d’une théologie?

Car elles sont désastreuses à leur tour, les conséquences psychiques et politiques de la pétrification, de génération en génération, de la carapace cérébrale de l’humanité religieuse. Les cuirasses mentales inaltérables et inamovibles d’un ciel casqué ont perdu leur efficacité, parce que leur simplisme a cessé de protéger notre espèce. Il ne suffit plus de nous corseter à l’école d’une "révélation", il ne suffit plus de nous laisser disposer seulement du minimum de liberté qui nous rendait responsables devant la loi, donc punissables, et il ne suffit plus de nous amputer de notre reste d’ autonomie afin de nous rendre craintifs, donc obéissants. Du reste, nos religions évanouies n’avaient pas attendu Freud pour découvrir que l’espèce bimane doit se trouver éduquée dès le berceau, sinon elle oscille sans cesse entre ses garants rituels fragiles et ses chutes dans l’anarchie. Mais de nos jours, où sont les consolidateurs de nos encéphales qui nous protègeraient de la rébellion des atomes?

Telle est la problématique anthropologique transcendante aussi bien à la raison laïque qu’aux mythologies dévotes. Un Occident devenu dangereusement acéphale et un islam oublieux de ses grands mystiques chercheront-ils en commun l’avenir du "Connais-toi" d’un animal qui a perdu ses fourrures dans le ciel ?

10 – Le regard des mystiques de l’islam sur la " raison "

J’ai déjà dit qu’à une époque où une connaissance des ressorts et des rouages d’Adam prématurément qualifiée de "scientifique" piétine désespérément dans l’enceinte des sciences seulement descriptives de notre embryon d’entendement, l’avance que nous avons prise sur les humanistes du XVIe siècle est demeurés insignifiante. Par bonheur une étendue immense s’ouvre à la pensée arabe et à la recherche anthropologique d’avant-garde, tellement les pics de la spiritualité islamique sont beaucoup plus familiers de la "théologie négative" d’un Jean de la Croix et des grands mystiques de la nuit que des petits juristes du ciel ecclésial des chrétiens, qui ont élevé, un spécialiste des descriptions minutieuses du corps des ressuscités au paradis au rang de "docteur angélique" inamovible au sein de l’Eglise catholique. Mais un Al Ghazali (1050-1111) a donné, avec huit siècles d’avance, son véritable fondement psychobiologique à la critique humienne de la "causalité explicative". Pourquoi cela, sinon parce que seule la haute déréliction spirituelle qui inspire la conscience mystique féconde et rend universelle la pensée scientifique , donc critique, des grands visionnaires de la condition simiohumaine.

C’est Al Ghazali qui a découvert que le fameux " lien de causalité" qui sert de fil d’Ariane à la raison occidentale depuis Pythagore n’est qu’une sorte de ficelle verbale que le cerveau demeuré semi animal tend en imagination entre des faits inintelligibles en eux-mêmes et qui se succèdent seulement avec une constance exploitable: nos cellules grises dotent cette cordelette cérébrale d’une parole, mais personne n’a jamais vu de ses yeux une cause en tant que telle. Pourquoi cet objet mental n’est-il pas capturable dans les laboratoires de la connaissance rationnelle? Pourquoi notre raison analytique reste-t-elle Grosjean comme devant et passe-t-elle sans plus attendre à une synthèse causative faite de bric et de broc?

Pour l’apprendre, c’est toute la philosophie occidentale depuis la Critique de la raison pure de 1781 qu’il faut lire avec les yeux distanciateurs d’une conscience mystique arabe vieille de mille ans, tellement il n’est pas de découverte plus centrale de la philosophie simiohumaine que la critique anthropologique de la causalité que l’Europe du siècle des Lumières a inaugurée. En élève indocile de Hume, Kant enseigne que le cerveau humain est un organe "causaliste" à titre biologique, parce qu’il est préconstruit par la nature pour fonctionner sur le logiciel des "catégories mentales" gravées par la nature dans la boîte osseuse d’un singe aporétique. On peut le vérifier par l’échec de l’enseignement de la lecture aux enfants à l’aide de la méthode dite globale, qui conduit leur cerveau à colloquer les syllabes manquantes dans le vide qui sépare celles que rencontrent leurs yeux, ce qui leur permet d’apprendre à lire, mais ne leur enseigne en rien l’orthographe. De même le cerveau explicatif croit comprendre les faits répétitifs du seul fait qu’ils se redisent. L’habitude est le pédagogue et le maître de tous les animaux. C’est la coutume qui engendre le signifiant simiohumain. Vous trouverez cela chez Montaigne, qui vous décrit le fonctionnement de l’intelligence d’un renard qui tâte la glace afin d’en vérifier la solidité avant de se risquer sur une rivière gelée.

11 – L’avenir de l’Europe et de l’islam

L’avenir cérébral d’une Europe mentalement épuisée et d’un islam résurrectionnel empruntera deux voies. La première conduira à une psychanalyse transcendantale du verbe comprendre, donc à une analyse anthropologique de l’inconscient qui préside à la généalogie de l’intelligible dans les sciences tridimensionnelles. Pourquoi s’imagine-t-on comprendre l’invariable, sinon parce que le prévisible et le rentable se confondent de telle sorte, comme disait Rabelais, que Messire Gaster est le maître à penser de l’humanité. Mais qu’est-ce donc que la mystique, sinon l’apprentissage abyssal d’une finitude humaine immergée dans le mystère impénétrable de la temporalité? L’islam lancera l’Occident sur la voie appienne de la distanciation cérébrale de demain à l’égard de toute la théorétique des sciences positives.

Mais l’Occident initiera en retour l’islam à un décryptage du souverain mythique de la fatalité que la foi musulmane appelle Allah. L’avenir commun aux deux civilisations sera donc celui de la conquête d’une conscience de soi dont l’origine socratique rappellera que le politique s’enracine dans le feu de l’intelligence dérélictionnelle du mystique.

C’est dire également qu’à l »heure où la critique occidentale de la "connaissance rationnelle" depuis Hume et Kant aura été placé au cœur d’un élan partagé de la pensée arabe renaissante et de l’Europe de demain, il nous faudra étudier la "nuit obscure de la perception" et la "nuit obscure de l’entendement" de l’auteur de la Montée au Mont Carmel, tellement la haute mystique arabe a inspiré les vrais mystique chrétiens.

On sait que Pascal a plongé la plume de Dieu dans son propre encrier et qu’il a fait définir le statut d’Adam en ces termes au créateur de la Genèse: "Plus il s’élève, plus je l’abaisse, plus il s’abaisse, plus je l’élève". Quelles seront les ascensions qu’enfantera l’abaissement des futurs "mystiques" de la solitude ? D’abord, la psychanalyse des agenouillés devant leur chair ridiculement éternisée dans le vide du cosmos fustigera leur peur du néant. L’idolâtre se décharge du fardeau de l’immensité sur les épaules d’un fabricant de son immortalité. Décidément, si le colosse des Robinsons de l’île déserte de Pascal existait, il s’amuserait à armer des insectes d’une apocalypse mécanisée afin de les convaincre que leur solitude n’est autre que la sienne.

Le "printemps arabe" bouleverserait l’échiquier de la raison spirituelle mondiale si la mystique de l’islam de demain fécondait l’Occident chrétien et arrachait la foi des masses musulmanes au ritualisme dans lequel elle est tombée.

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